Je ne sais rien de son passé

Dis-moi ce que tu as vécu, je saurai qui tu es. Cette demande, que nous n’oserions formuler si clairement, court et se glisse sous les échanges qui se tissent entre nous, sous les premiers rendez-vous dont nous convenons. Mais quand l’autre fait mystère de son passé, quand nous ne savons rien de son « avant », peut-on sérieusement envisager un présent et un demain ensemble ?

FAÇONNÉS PAR NOS PASSÉS

Nous savons, et ressentons, comme nous sommes le « produit » (quel vilain mot !) de nos expériences passées, comme notre capacité à aimer, comme notre appréhension de la relation, de l’autre, sont façonnés par notre enfance, par la manière dont père et mère ont vécu leur couple, par l’environnement dans lequel nous avons grandi, par les échecs et les réussites qui ont jalonné notre parcours. Une trahison peut nous marquer à jamais, et justifier notre exigence actuelle. Une exigence que notre interlocuteur comprendra s’il en connaît la genèse.

NE PAS INVENTER UN PASSÉ À L’AUTRE

Mais si nous ignorons d’où l’autre vient, ce qu’il a traversé, ce qu’il a reçu comme tendresse ou subi comme épreuve, comment être sûr de ce qu’il (elle) est aujourd’hui ? Comment avoir confiance ? Comment évaluer la place que l’on tient dans sa vie sans le repère de ses amours passés ? Des antécédents qui gagnent en puissance, et en menace, quand on ne peut que les supposer. Nous sommes prompts à imaginer des liaisons passionnantes et passionnées, auprès desquelles nous ferons pâle figure, si nous n’avons aucune information à leur sujet…

RIEN VÉCU AVANT ?

Et si l’autre, avant de nous rencontrer, n’a rien vécu qui soit digne d’être raconté, rien qui l’ait traumatisé ou exalté, nous sommes encore plus inquiet ! Certes nous craignons la concurrence d’un(e) ex dont le souvenir entraverait notre relation naissante, mais nous redoutons plus encore le néant duquel l’autre surgirait. Nous voulons croire aux bienfaits des expériences passées, nous espérons qu’elles nous auront « éduqué », qu’elles nous empêcheront de nous tromper encore, que nous serons plus sage désormais. A condition que l’autre le soit aussi.

UN VÉCU QUI N’IMMUNISE PAS

Ces espoirs, pourtant, résistent mal à l’épreuve des faits : nos erreurs ne nous abritent pas de l’éventualité d’en refaire, voire de recommencer les mêmes. Ce qui n’est pas rare… C’est pourquoi la connaissance de l’autre, de son cheminement avant notre point de rencontre, ne sera la garantie de rien. Elle nous ouvrira les portes de son intimité, elle nous en apprendra sur sa capacité à se remettre en question. Ou pas. Elle attisera et confirmera la curiosité que nous avons du vécu de cet autre, indice non négligeable que quelque chose se trame.

ABORDER LA QUESTION DU PASSÉ

Et s’il ne dit rien de lui, si elle reste muette sur ce qui l’a conduit devant nous, c’est peut-être parce qu’il (elle) attend qu’on lui pose des questions. Cette discrétion que l’on trouve suspecte – ce passé serait-il trouble, voire inavouable ? – n’est peut-être qu’une marque de respect : pourquoi nous embêterait-il (elle) avec ses histoires ? Alors si ce passé nous intrigue, faisons-le savoir. Et si l’autre n’a pas envie de s’y appesantir, n’en concluons rien de définitif. Et s’il (elle) se complaît dans le récit – interminable – de ses exploits sentimentaux, partons vite !